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Dans la mouvance des « légumes oubliés », il existe un engouement un peu snob pour les anciennes races d'élevage, celles qui peuplaient autrefois régions et terroirs de caractères, avant de se faire remplacer par des races dites modernes.

Sauvegarder une race menacée, pur snobisme ou véritable enjeu agricole ?

Pour une ferme bio, il est de bon ton d’élever une race locale menacée car c'est cohérent avec une vraie démarche terroir et de qualité. Cela génère également un discours commercial valorisant (ce qui peut expliquer que l’on trouve parfois des imposteurs !). Mais au-delà de l’argument commercial, pourquoi se lancer dans la sauvegarde d'une race menacée ?

Sauvegarder une race menacée, pur snobisme ou véritable enjeu agricole ?

Si une race est menacée, c’est parce que plus aucun éleveur ne s’y intéresse car elle est nulle… (c’est ce que j’entends souvent) Et c’est presque vrai, à une nuance près (attention, la nuance est en gras) : si une race est menacée, c’est parce que plus aucun éleveur ne s’y intéresse car l’agriculture moderne les a convaincu qu’elle est nulle…

Et comment convainc-t-on un éleveur qu’une race est nulle ? En refusant de lui acheter ses bêtes au motif que les carcasses ne sont pas calibrées pour l’abattoir ou les barquettes du supermarché, ou que l’animal a une croissance trop lente, ou que son métabolisme valorise mal le soja, ou que la viande n’a pas la bonne couleur sur un étal, ou que cette race ne s’adapte pas à l’élevage hors-sol, etc… Un éleveur qui ne vend plus ses animaux court à la faillite, donc il s’adapte et élève les animaux que son client exige. C’est-à-dire le plus souvent des animaux qui grossissent vite et que l’on peut nourrir à moindre coût avec une alimentation médiocre (soja, maïs, résidus,…). Ces animaux-là ont une race définie ? Pas vraiment, ce sont des croisements de races industrielles formatés pour rentrer dans les critères de ce mode d’élevage supersonique au goût interchangeable.

Sauvegarder une race menacée, pur snobisme ou véritable enjeu agricole ?
Sauvegarder une race menacée, pur snobisme ou véritable enjeu agricole ?

Les délicates races locales de Coucou de Rennes, Vache Flamande, Poule Crèvecœur, Mouton de l’Avranchin ou Landes de Bretagne, … qui ont mis des siècles à s’adapter à un terroir et acquérir résistance, rusticité et saveur, apparaissent alors totalement ringardes de point de vue de la rentabilité, et sont balayés de l’élevage professionnel comme des parasites !

Du coup, élevés dans des Conservatoires, ces fantastiques races rustiques se transforment en animaux d’ornement surnourris. La race se maintient, mais n’est plus capables de survivre en conditions naturelles. Ayant perdu ses réflexes de survie, elle ne s’adapte pas aux élevages professionnels (stérilité, maladie, faiblesse,...). L’agriculteur, échaudé par la publicité mensongère sur sa rusticité, finit par s'en désintéresser.

C’est là qu’entre en compte la PASSION, qui permet à un éleveur de s’acharner jusqu’à sélectionner des animaux résistants... au bout de 2 ou 3 générations.

Sauvegarder une race menacée, pur snobisme ou véritable enjeu agricole ?

Du côté institutionnel, on tombe souvent dans l’écueil de vouloir tellement améliorer la race qu’on la transforme en « race moderne universelle » en gommant tous les attributs qui faisaient sa spécificité (spécificités qui freinent sa rentabilité).

On commence par sélectionner les animaux qui valorisent le mieux l’alimentation artificielle (donc on transforme des races « moyennes » en « grandes »), puis ceux à laine blanche et courte, ou sans laine (c’est coûteux à tondre), on rêve d’enlever les cornes et d’introduire le gène culard pour augmenter les gigots. Et au final, on se retrouve avec des moutons copiés-collés ! Avec cette approche, prétendre sauvegarder une race ancienne tout en s’évertuant à la faire rentrer dans le moule de l’élevage moderne, est-ce vraiment la sauver ?

(autant élever directement une grosse race bouchère améliorée en laboratoire, dans ce cas, non ?)

Au passage, il peut y avoir désaccord entre éleveurs et Chambre d’Agriculture (car la Chambre a droit de vie et de mort sur les éleveurs comme sur les races qu'elle doit sauvegarder) quand des techniciens "de bureau" orientent l'avenir de la race selon leur vision… dérapages qui s’avèrent inévitablement fatals aux animaux (soit ils meurent, soit ils ne ressemblent plus à leur race d'origine !)

Sauvegarder une race menacée, pur snobisme ou véritable enjeu agricole ?

Chaque protagonniste défend alors SA vision de la race et on assiste à des scissions de points de vue, des nouvelles analyses de documents historiques, des débats infinis sur le « standard », ou Floch Book, qu’il faut re-re-re-définir, en votant, et décider si les votes se font par ancienneté d’éleveurs, ou par le nombre de bête détenues (un retraité qui élève 10 animaux a-t-il le même poids de décision que le professionnel qui en élève 200 ?), à bulletin secret ou main levée, etc…

Que des conflits d’intérêt humains ! Et pendant ce temps, les éleveurs regardent leurs animaux dépérir sans comprendre pourquoi ils n’arrivent plus à valoriser l’herbe.

Technique suggérée par mon ami Emmanuel, éleveur bio, qui se demande comment réapprendre à ses brebis à brouter de l'herbe, car elles en ont perdu l'instinct...

Technique suggérée par mon ami Emmanuel, éleveur bio, qui se demande comment réapprendre à ses brebis à brouter de l'herbe, car elles en ont perdu l'instinct...

Sauvegarder une race menacée, pur snobisme ou véritable enjeu agricole ?

Relancer une race menacée, c’est long, coûteux et décourageant, mais c’est aussi un défi enthousiasmant, historique et fédérateur !

Les races locales relèvent du patrimoine immatériel de nos terroirs, de notre identité paysanne donc nos origines à tous. Des siècles de travail de la part de nos prédécesseurs anéantis par 50 ans de vision prétendument « moderne » de l’agriculture ?

C’est un gâchis honteux (l'équivalent de repasser la Joconde à la bombe fluo pour la moderniser), d’autant que ce schéma productiviste est de plus en plus remis en cause au profit d’un mode d’élevage pluriel qui associerait : qualité de viande, gestion des paysages, maillage social, mode de vie décent pour les éleveurs et quête de sens pour l’agriculture française.

(et le monde agricole est demandeur de ces changements !)

N’empêche, heureusement que les coups à boire entre copains nous ont encouragé, consolé, dédramatisé et inspiré, parce que recréer un troupeau prospère d’Avranchines en milieu naturel, c’est un parcours du combattant dont l’alcoolémie ne ressort pas toujours indemne !

Sauvegarder une race menacée, pur snobisme ou véritable enjeu agricole ?

Published by Stéphanie Maubé -

commentaires

Ketch 26/05/2015 10:30

This is called objectivism my dear Steph.The only way to reach a mountain top is to believe into what you are doing as opposed to do what you are told, and you will get there.

jacotte 09/05/2015 22:33

j'aime votre courage, votre talent et votre humour, merci pour ce blog

Marie 27/04/2015 11:19

Tout simplement BRAVO et surtout bon courage. Nous avons vu le reportage et avons admiré votre parcours.
Chapeau pour ce blog aussi, original et tellement criant de vérité.
Nous habitons dans le Loiret et essayons de faire fonctionner les éleveurs locaux.
Nous avons un éleveur de race charmoise et la viande est excellente.
Nous en avons assez su conditionnement "trop parfait, trop régulier" tant pour la viande que pour les légumes et les fruits et essayons dans la mesure du possible de manger local.
Si un jour nous passons dans la région, nous ne manquerons pas d'aller vous voir.

xavier 26/04/2015 18:59

Bonjour Stéphanie, beau reportage et quelle énergie de votre part! Nous sommes venus en vacances à Saint germain il y a 2 ans et nous avons aimé ces paysages! Sans venir vous voir!En espérant réparer un jour cette erreur! Bon courage et félicitation à vous.

sopheap 25/04/2015 22:57

bonsoir
je vien de lire votre article sur le travail et la passion d'etre eleveur vous avez du merite je dormirai moin bete ce soir sur le standard des agneaux
en vous souhaitant tous le courage possible pour votre boulot et passion

LA COTENTINE MODERNE

"La Cotentine Moderne" est l'exploitation agricole que j'ai créée pour élever des agneaux dans prés-salés de la Manche. J'ai 180 brebis réparties sur 2 sites naturels imergés par la mer à chaque marée. La dimension créative de mon ancienne vie me titille parfois alors j'ai développé diverses activités alternatives liées au tourisme vert et à la valorisation du terroir : visites-découvertes et goûters à la ferme, création d'accessoires en laine, réhabilitation de la race menacée Mouton de l'Avranchin et animations de toutes sortes d'évènements agri-culturels dans ma bergerie !

 

La Cotentine Moderne - Les Salines - 50430 St-Germain sur Ay - 06 60 72 18 52

ACCESSOIRES EN LAINE

Modèles uniques inspirés de l'esprit du littoral, on les trouve dans diverses boutiques le long de la côte, dans ma bergerie lors des visites l'été ou les Portes Ouvertes, et sur demande par mail à maube.stephanie@sfr.fr

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