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Y'a un problème avec mon bélier noir ?

"Y'a un problème avec le bélier noir ?" est l'interrogation lancée à deux hommes penchés au-dessus du corps inanimé de mon mouton. Leur réponse a ressemblé à "Oui, il s'est fait dézinguer par le voisin X" et restera mystérieuse avant de déraper sur d'élégantes accusations autour ma vie privée (d'origine citadine, je mène forcément une vie dissolue et cela semble intéresser énormément de gens). Le début d'un bras de fer éthique qui révèle l'ambiguïté de diverses institutions et soulève beaucoup de questions sur une certaine perception de l'agriculture.

Les moutons noirs sont stygmatisés

D'après mes voisins éleveurs, un mouton avranchin noir n'aurait "pas le droit de se trouver sur les prés-salés car il n'est pas inscrit au répertoire de la race avec ses caractéristiques génétiques". Et surtout, de mémoire d'éleveur, on n'en a jamais vu...

Les Archives attestent heureusement de ce que fut l'élevage avant la naissance de ces éleveurs (ci-dessous, une image des Archives Départementales de St-Lo) : des troupeaux black & white.

Y'a un problème avec mon bélier noir ?

Dans une race à toison blanche, la couleur noire est dû à un gène récessif. Deux parents blancs peuvent engendrer un agneau noir, tout comme deux parents noirs peuvent engendrer un agneau blanc. Symboliquement, l'agneau noir était la mascotte du troupeau, les fermiers l'affectionnaient et on lui prêtait la faculté de ne pas se faire manger par le renard.

Plus prosaïquement, si la qualité de sa chair et de sa conformation sont identiques à celles des blancs, sa laine présente une différence puisqu'elle est plus solide et permettait de confectionner des vêtements plus résistants à une époque où les petites fermes vivaient en autonomie et valorisaient toute ce qui était produit par leurs animaux.

Le rejet du mouton noir, c'est un des symptômes de la standardisation de l'élevage où l'on voudrait que les animaux soient des clones les uns des autres, calibrés pour produire des tranches de gigot homogènes. Hélas non, la diversité génétique est précieuse et doit être défendue !

Y'a un problème avec mon bélier noir ?

Le Mouton de l'Avranchin illégitime sur les prés-salés ?

Plus ancienne race ovine de la Manche, le Mouton de l'Avranchin semble au contraire être très tôt descendu de sa colline d'Avranche pour pâturer les grèves du Mont St-Michel. La couverture d'un Rustica de l'époque ouvre au moins cette possibilité.

Pourquoi s'acharner à me prouver que mes avranchines n'ont rien à faire dans les prés-salés, y compris de la part de la Chambre d'Agriculture ?

Les néo-ruraux sont-ils en-dessous des lois agricoles ?

Ce point de vue semble être communément admis car "le milieu agricole est dur, si tu ne t'en sens pas capable, rentre chez toi". J'admets la rudesse des rapports humains et une communication plus abrupte, mais je n'accepte pas d'être en-dessous des lois, de me faire piller mon troupeau sans réagir, saboter mon exploitation par des actes quotidiens d'intimidation, de malveillance ou de calomnie, ou que mes demandes légitimes soient reléguées en-dessous de la pile.

Exige-t-on d'un plombier, d'un dentiste ou d'un métallo de prouver sa filiation professionnelle sur plusieurs générations pour que sa filière fasse respecter ses droits ?

Les néo-ruraux n'ont pas à avoir honte d'être nés ailleurs. Je suis fière de mes origines, et reconnaissante au système de Congé Formation d'avoir eu la chance de pouvoir apprendre un nouveau métier (après un Fongecif obtenu à Paris, j'ai étudié au CFPPA de Coutances)

Avoir exercé d'autres métiers avant de devenir agriculteur n'est-il pas plus constructif que reprendre la ferme qu'on a toujours connue sans avoir découvert le monde qui nous entoure ? Je pense que si.

L'agriculture est en pleine mutation. Les fils d'agriculteur partent souvent travailler en ville, les fermes fusionnent en super structures et s'intensifient. Si ce ne sont pas des gens venus d'ailleurs qui en crée de nouvelles, avec du sens, des pratiques agricoles souvent bonnes (extensif, vente directe, compétences,...) et un regard neuf, alors qui ?

Création d'un nouveau produit "La Cotentine Moderne" : vinaigre de cidre fermier arômatisé aux plantes de prés-salés !Création d'un nouveau produit "La Cotentine Moderne" : vinaigre de cidre fermier arômatisé aux plantes de prés-salés !Création d'un nouveau produit "La Cotentine Moderne" : vinaigre de cidre fermier arômatisé aux plantes de prés-salés !

Création d'un nouveau produit "La Cotentine Moderne" : vinaigre de cidre fermier arômatisé aux plantes de prés-salés !

Les installations hors cadre familial sont-elles vouées à l'échec ?

Quelle drôle d'idée de vouloir être fermier quand nos parents ne l'étaient pas ! Ces gens bizarres sont catalogués "installation hors cadre familial" par le système et il est communément admis qu'il va leur tomber plein de tuiles sur la tête ! (et qu'ils l'auront bien cherché par leur outrage aux locaux de venir "voler leurs terres")

Après plusieurs années à tenter de se fondre dans le paysage, adopter les codes du cru, se faire interpeller par le nom de leur patrie d'origine et faire profil bas, ils comprennent que leur exploitation ne sera jamais respectée et décident d'assumer leur différences.

C'est ce qui m'est arrivé quand j'ai décidé de COMMUNIQUER AVEC LE RESTE DU MONDE (plutôt qu'avec mes voisins hostiles) en ouvrant ma ferme aux visites, en organisant des goûters, des expo, un concert, en stylisant des accessoires en laine et en dessinant des brebis sexy ! L'idée, c'est de mêler la sincérité de mon élevage (produire de la viande de qualité, réhabiliter les avranchines, valoriser un terroir précieux par l'écopâturage) avec un esprit festif, généreux, joyeux et artistique ! Conséquences immédiates sur le voisinage agricole à prévoir et bon courage pour persévérer....

Oui, je répare mes clôtures en t-shirt Isabel Marant parce que je trouve que sa couleur s'harmonise joliment avec celle des prés-salés recouverts de sel, et je considère cela comme une forme de poésie pastorale... Faut-il porter une combinaison de travail pour être prise au sérieux comme éleveuse ?

Oui, je répare mes clôtures en t-shirt Isabel Marant parce que je trouve que sa couleur s'harmonise joliment avec celle des prés-salés recouverts de sel, et je considère cela comme une forme de poésie pastorale... Faut-il porter une combinaison de travail pour être prise au sérieux comme éleveuse ?

C'est quoi le "terroir" ?

C'est une vaste question à laquelle chaque agriculteur a sa propre réponse... Mais le dénominateur commun pourrait être : le respect des spécificités géographiques de chaque territoire, et la manière de l'exploiter par les pratiques agricoles simples, harmonieuses et de bon sens.

C'est à dire qu'au lieu de s'acharner à endiguer ou drainer des parcelles, modifier le pH d'un sol, façonner les animaux d'élevage à notre matériel, cultiver du maïs sous tous les climats ou créer des variétés végétales adaptées au monde entier, il s'agit d'opter pour les choix adaptés à nos contraintes naturelles.

Y'a un problème avec mon bélier noir ?

Ce respect de la diversité des territoires et des méthodes traditionnelles a généré en France beaucoup d'AOC, Appellations d'Origine Contrôlées, qui nourrissent leur cahier des charges du respect des sites et des savoir-faire ancestraux, mais aussi de lucidité sur un modèle économique contemporain afin que l'agriculteur puisse vivre de son métier.

Entamer une démarche "terroir" consiste à s'affranchir des réflexes que le système agricole conventionnel a instauré, puis aller causer avec des anciens ou se plonger dans les archives. Mais il ne s'agit pas d'être rétrograde ou pro-décroissance (ce n'est pas une orientation franchement porteuse quand on a une ferme à faire tourner), il faut garder du libre-arbitre et faire des choix adaptés à NOTRE exploitation !

Y'a un problème avec mon bélier noir ?

Mon éthique à moi consiste à remettre les avranchines dans les prés-salés et qu'elles y mangent de l'herbe uniquement. Mes résultats d'élevage sont bons, la viande que je produis est d'une qualité qu'apprécient les bouchers renommés à qui je la livre, je cuisine et conserve certaines plantes que je cueille, je valorise la laine de mes brebis, etc. Je suis en adéquation avec mon terroir, mon troupeau est en pleine santé et mon système est durable.

Je ne pousse personne à faire pareil car chaque exploitation détient un seuil d'équilibre différent. Mais je n'ai pas besoin des autres éleveurs pour authentifier ma "démarche terroir" au motif que leurs parents sont nés ici et pas les miens.

Mettre sur les prés-salés des béliers de race amélioratrice comme le Charollais, Rouge de l'Ouest ou certaines races anglaises est un choix techniquement intéressant, mais est-il vraiment terroir friendly alors que la Manche est le berceau de 3 races adaptées à notre climat et notre herbage, dont 2 sont des races menacées ?

Béliers Mouton de l'Avranchin, Cotentin et Roussin de la Hague, nos 3 races locales (source : site de la Chambre d'Agriculture de la Manche). Joyaux de notre terroir, le Mouton de l'Avranchin et le Cotentin sont en voie d'extinction !Béliers Mouton de l'Avranchin, Cotentin et Roussin de la Hague, nos 3 races locales (source : site de la Chambre d'Agriculture de la Manche). Joyaux de notre terroir, le Mouton de l'Avranchin et le Cotentin sont en voie d'extinction !Béliers Mouton de l'Avranchin, Cotentin et Roussin de la Hague, nos 3 races locales (source : site de la Chambre d'Agriculture de la Manche). Joyaux de notre terroir, le Mouton de l'Avranchin et le Cotentin sont en voie d'extinction !

Béliers Mouton de l'Avranchin, Cotentin et Roussin de la Hague, nos 3 races locales (source : site de la Chambre d'Agriculture de la Manche). Joyaux de notre terroir, le Mouton de l'Avranchin et le Cotentin sont en voie d'extinction !

Published by Stéphanie Maubé -

commentaires

guillaume 21/08/2016 16:18

Bonjour,Votre histoire illustre l'idéologie dominante en agriculture. Même si les animaux ont été sélectionnés pour répondre aux besoins d'une époque, il est clair que le productivisme est svt confondu avec productivité.Les puristes oublient que , les apports de southdown,dishley, kent et certainement du skudden et du lande de bretagne, non inscrits à leur "lof", ont formé cet avranchin noir ou blanc. g néo paysan ds le sud-manche lointain.

Béatrice 25/04/2015 15:37

Bonjour Stéphanie,
Je vous trouve bien courageuse et je me demande s'il vous reste encore du temps pour vous ?
Un compagnon serait le bienvenu ..... J'ai vu que vous aviez un élevage à St Germain sur Ay et aussi sur la Hague mais où ... j'ai la chance d'habiter dans le Cotentin et je peux aller vous voir sans problème

véronique 25/04/2015 14:05

On vient de voir le reportage vous concernant. Comment trover votre viande et vis merguez? Qui on un p'tit air de vouloir en gouter.

Damien 28/03/2015 08:29

J'adore ! J'adhère à votre non conformisme qui est la solution pour être heureux dans son authenticité. Ce qui fait peur, mais tellement de bien, car cela donne le sentiment d'avoir rompu des chaînes pour goûter à la liberté. J'aime beaucoup le ton de votre blog !!

Actuellement, je réfléchis à m'alimenter autrement. J'ai vu des choses sur le régime dit « paléolithique », celui des hommes préhistoriques, qui mangeaient 80% de "végétaux et de fruits" et 20% de viandes. Certains font ce régime aujourd'hui et disent que c'est génial. Ils suppriment tout ce qui est élaboré, pâtes, céréales,... et ne mangent que fruits, légumes, plus 20% de viande nourrie à l'herbe et non à la farine, comme le bison. En vous lisant, j'apprends qu'il en est de même pour vos moutons. Comment se procurer votre viande quand on se trouve à Lyon ? Merci pour ce bon air frais que vous envoyez depuis votre ferme en Normandie. Votre troupeau de moutons doit être heureux et péter la forme avec une "bergère" telle que vous. Vraiment intéressant aussi votre reconversion ainsi que votre expérience sur la façon dont celle-ci est perçue par le milieu. C’est fort la façon dont vous avez réagi, plutôt que de vous laisser miner le moral par l’hostilité des uns ou des autres. N’oubliez pas de m’informer sur la façon de se procurer votre viande. Une idée, je pourrais peut-être vous mettre en contact avec mon boucher, dont j’apprécie la viande Aubrac. Mais pas sûr que ce ne soit qu’à l’herbe ? Mais je préférerai acheter direct à la ferme, … ça fait un intermédiaire de moins :-). Damien

LA COTENTINE MODERNE

"La Cotentine Moderne" est l'exploitation agricole que j'ai créée pour élever des agneaux dans prés-salés de la Manche. J'ai 180 brebis réparties sur 2 sites naturels imergés par la mer à chaque marée. La dimension créative de mon ancienne vie me titille parfois alors j'ai développé diverses activités alternatives liées au tourisme vert et à la valorisation du terroir : visites-découvertes et goûters à la ferme, création d'accessoires en laine, réhabilitation de la race menacée Mouton de l'Avranchin et animations de toutes sortes d'évènements agri-culturels dans ma bergerie !

 

La Cotentine Moderne - Les Salines - 50430 St-Germain sur Ay - 06 60 72 18 52

ACCESSOIRES EN LAINE

Modèles uniques inspirés de l'esprit du littoral, on les trouve dans diverses boutiques le long de la côte, dans ma bergerie lors des visites l'été ou les Portes Ouvertes, et sur demande par mail à maube.stephanie@sfr.fr

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